Si en Roumanie la population est sortie dans la rue pour demander la démission du gouvernement, considéré comme responsable, la France n’a pas du tout réagi de la même façon … malgré le fait que dans le cas des attentats, on peut aussi évoquer une erreur d’appréciation du danger venant de la part d’un Etat français déjà en alerte depuis janvier 2015. Comment vous expliquez-vous cette attitude différente ?
C’est d’autant plus curieux que l’on pourrait croire que les Français sont facilement “mobilisables”. Il suffit de repenser aux nombreuses manifestations pour ou contre le “mariage pour tous”, non seulement à Paris, mais aussi dans la plupart des grandes villes. Les syndicats, eux, organisent régulièrement de grands défilés. Le Français est prompt à “se mettre en colère”. Régulièrement, étudiants et lycéens descendent dans la rue pour réclamer la démission du ministre de l’Education du moment. Mais tout cela, d’une certaine façon, est traditionnel, on pourrait presque parler de “révoltes institutionnelles”, au sens où elles sont habituelles et s’inscrivent dans un paysage politique et public connu.
Les attentats du 13 novembre ont choqué les Français, à un point que l’on imagine mal, tout autant que le 11-Septembre avait paralysé les Etats-Unis. A l’époque, et alors que même la version officielle des attentats de New York reconnaissait que les services spéciaux et le gouvernement américains n’avaient pas fait tout ce qu’ils auraient dû pour protéger leur population, les Américains avaient choisi de se montrer solidaires. L’heure était à la défense de “l’Amérique et ses valeurs”.
Il en va de même des Français après le 13 novembre. Alors même qu’ils auraient pu s’insurger contre l’incurie, réelle ou supposée, des autorités censées les défendre, les Français ont préféré “l’Union sacrée”, terme qui, en France, fait référence à la période la Première Guerre mondiale, quand tous les partis politiques ont fait taire leurs différends au nom de la défense de la patrie.
C’est un peu dans cette situation-là que nous nous trouvons, même si la droite a vaguement essayé de tirer parti de la situation.
Les Français aiment bien se prendre pour de grands rebelles, des révolutionnaires au sang chaud, mais finalement, on le voit, ils sont plutôt disciplinés et respectueux de l’autorité.
Bruxelles, la capitale de l’Europe, est une citadelle bien fortifiée : de nombreuses forces armées, des policiers, le siège de l’OTAN, et pourtant, c’est en Belgique que sont apparus et ont proliféré la majorité des cellules terroristes d’Europe. N’est-ce pas paradoxal ?
C’est une des grandes ambiguïtés de l’Occident, qui ne cesse de mener des guerres extérieures, tout en se voulant terre d’accueil et foyer de tolérance. Pris au piège de leur double discours, les gouvernements — et cela vaut particulièrement pour la France et le Royaume-Uni, mais aussi pour Bruxelles, l’UE et l’OTAN — se retrouvent dans une situation complexe dont ils sont en grande partie coupables : ils ouvrent les frontières, laissent des dizaines de milliers d’immigrés, aisément radicalisables, s’installer n’importe où et n’importe comment, les laissent en outre se “ghettoïser” sans véritable programme d’intégration, tout en imposant aux populations locales majoritaires de les accepter sans discuter. Et dans le même temps, ils envoient leurs aviations bombarder des pays lointains sous le prétexte, plus ou moins justifié, de “défendre les peuples contre des régimes assassins”. Argument invoqué pour détruire purement et simplement la Libye de Kadhafi, dictature, certes, mais néanmoins stable, et pour tenter, sans grand succès il est vrai, de faire subir le même sort à la dictature d’Assad en Syrie.
Avec le résultat que l’on sait, et dont on paie les conséquences aujourd’hui. Ce qui se passe en Belgique — en dehors du fait qu’il peut s’agir d’un énorme coup de communication pour montrer que nos gouvernements agissent face à la menace terroriste — est un exemple parfait de ces contradictions.
30 000 terroristes, il semblerait que ce nombre ne soit pas énorme, et pourtant cette poignée de terroristes tiennent en échec toute l’Europe. N’est pas ridicule ?
Ils ne nous tiennent en échec que parce que nous faisons la guerre “à l’Occidentale”. Théoriquement, le terroriste qui mène une guerre asymétrique n’a pas “d’Etat”, “d’armée”, d’objectif fixe. Un terroriste est un ennemi infiltré, la menace qu’il représente est floue, inquantifiable.
Dans le cas de l’Etat islamique, nous sommes face à une vaste région contrôlée par, effectivement, 30 000 “terroristes”, avec des lignes de front, des offensives lancées pour prendre des villes, des mouvements de troupes, une économie de guerre, aussi fluide soit-elle.
En réalité, de la part des terroristes en question, c’est une erreur qui devrait leur coûter cher, puisqu’ils s’exposent au grand jour. Les forces occidentales pourraient en réalité les écraser sans merci en quelques mois. Or, ce n’est pas le cas, et cela pour deux raisons. La première, c’est que les pays occidentaux, s’ils passent leur temps à faire des guerres un peu partout, procèdent toujours de la même façon : des frappes aériennes, à haute altitude, et quelques unités d’élite sur le terrain. Cette méthode fait des dégâts, mais elle ne permet nullement de prendre le contrôle sur le terrain. Donc, une fois le choc des bombardements passés, les “terroristes” se déploient de nouveau, et se servent en plus des bombardements pour alimenter leur propagande. Car l’Occident répugne à envoyer de grandes unités terrestres au sol, par peur des pertes, toujours néfastes pour les politiques en termes d’image, et par peur des coûts financiers exorbitants qu’impliquent de tels mouvements de troupes. La seule solution serait donc de demander aux forces kurdes de prendre le contrôle sur le terrain.
Et c’est là que l’on se heurte à la deuxième raison : les alliés des Occidentaux dans la région, à commencer par les Turcs, mais aussi les Saoudiens et les Qataris. Tous soutiennent leurs propres groupes rebelles, quand ils ne financent pas directement l’Etat islamique. Et les Turcs, en particulier, sont très hostiles à tout ce qui pourrait ressembler à la mise en place d’un Etat kurde dans la région. Le double jeu de ces “alliés” de l’Occident sur place n’autorise aucune action radicale de grande envergure. Demander à l’armée turque de faire le ménage en Syrie ? Elle en a les moyens, mais ni les Russes, ni les Iraniens, ni les Kurdes ne l’accepteront. Demander aux Kurdes de nous servir de troupes au sol ? On l’a vu, les Turcs ne veulent pas en entendre parler. Une invasion occidentale de grand style ? Aucun gouvernement de l’Ouest n’est prêt à prendre le risque. Et il est de toute façon trop tard, maintenant que les Russes sont là.
La guerre contre l’Etat islamique risque donc de durer encore un moment, alors qu’en réalité, elle pourrait prendre fin assez rapidement.


















































