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II. Alliance militaire et guerre économique. Cas d’application: l’Ukraine

Dans le premier article de cette série, l’auteur attirait l’attention sur la réalité des affrontements économiques au-delà des actions d’une alliance militaire. Ce second article se penche plus précisément sur le cas de l’Ukraine afin d’expliquer que les bénéfices que les entreprises occidentales vont réaliser en Ukraine ces prochaines années feront beaucoup plus que compenser le coût de l’aide militaire ou humanitaire actuelle. Les enjeux de conquête des marchés autorisent tous les moyens.

On se rappellera sans doute la voracité de l’intervention des Etats-Unis, de leurs sociétés, de leurs banques, de tous leurs conseillers de Harvard lorsqu’il s’était agi de transformer l’économie planifiée soviétique en une nouvelle économie de marché. La chasse aux matières premières et le racket des richesses de la Russie au début des années 90 par l’Amérique avaient mal fini pour ces derniers et apporté à la Russie de nombreuses années de misère…jusqu’à ce que Poutine sauve la Russie des vautours néo-libéraux occidentaux.

La mondialisation actuelle repose sur des principes également prédateurs. Il s’agit de mettre en place un capitalisme où prime l’intérêt des actionnaires sur celui des travailleurs. La production à moindre coût passe par la délocalisation des entreprises dans des pays où les salaires sont les plus bas (Chine, Vietnam, Bangladesh…etc.). Ceci fonctionne aussi longtemps que vous n’avez pas implanté vos entreprises…chez l’ennemi ou le concurrent principal, à savoir la Chine.

La mondialisation des années 2000 se voulait inclusive et admettait la Chine et la Russie comme partenaires, convaincue que l’interdépendance économique civiliserait ces peuples mal „dégrossis.” L’essayiste américain de renom Thomas Friedman soutenait en 1996 que „deux pays qui hébergent chacun un McDonald ‘s ne se font jamais la guerre.” C’est totalement raté.  Il allait falloir remplacer les délocalisations classiques dites  „offshoring” par le „friendshoring”, la délocalisation entre amis. Il va s’agir d’approfondir l’intégration économique mondiale mais seulement avec des pays sur lesquels l’on pourra compter. Un rapport de la Maison blanche de juin 2021 identifie le « friendshoring » comme un remède aux convulsions du commerce international.

La Ministre des finances américaine, Janet Yellen, l’a dit tout comme la Présidente de la Banque Centrale européenne, Christine Lagarde: „L’interdépendance peut rapidement devenir une vulnérabilité lorsque la géopolitique change et que des pays ayant des objectifs stratégiques différents des nôtres deviennent des partenaires commerciaux plus risqués.”    

Or, il se trouve que depuis une quinzaine d’années, Bruxelles vante les mérites de la délocalisation de voisinage à un grand pays situé à ses frontières, pourvu d’une main d’œuvre qualifiée et très peu onéreuse, gangrené par la corruption et ne disposant que d’un système juridique arriéré. Ce paradis des affaires de l’avenir s’appelle l’Ukraine. C’est donc un vieux projet : ancrer l’Ukraine à l’Ouest et en faire un laboratoire pour les délocalisations de voisinage.

Au terme de négociations engagées dès l’an 2000, l’accord d’association politique et d’intégration économique a été conclu entre Kiev et Bruxelles en 2014.  Cet épisode a d’ailleurs joué un rôle clé dans la généalogie du conflit. Le traité est entré en vigueur le 1er septembre 2017. Et comprend 2135 pages que personne n’a lues, passé l’introduction. Cet accord est en fait un traité d’annexion volontaire…Les fonctionnaires bruxellois dictent à leur partenaire le cadre juridique européen jusqu’à l’obligation de légaliser le „lobbying” ! Bruxelles met Kiev en demeure de dérussifier son économie. A la lecture des 44 annexes qui détaillent les renonciations de l’Ukraine à sa souveraineté économique et sociale, les cris d’amour européens lancés à ce pays soudainement frère et modèle de démocratie, qui défend nos valeurs, apparaissent parfaitement hypocrites. L’accord d’association reflète en creux un esprit en quelque sorte parfaitement colonialiste. 

L’Ukraine profite de la guerre pour accélérer des réformes ultralibérales et passer des lois qui ne respectent pas les droits les plus élémentaires des travailleurs et se moquent d’eux.  L’Ukraine fournira à l’Europe une armée de réserve industrielle à disposition des manufacturiers européens dont les sous-traitants vont envahir le pays.

Ces délocalisations entre « amis » ont un objectif évident, celui de créer une petite Chine à sa porte pour alimenter ses fleurons industriels en bras et en nouveaux marchés. En 2022, le salaire minimum mensuel ukrainien ne dépasse pas 180 euros. Selon la nouvelle législation, seules prévaudront désormais les règles fixées par l’employeur dans le contrat de travail !  Elle introduit une journée de travail de douze heures et permet aux employeurs de licencier des salariés sans justification. En août 2022, le Président Zelenski ratifiait une loi autorisant les petites et moyennes entreprises de moins de 250 salariés (70% des travailleurs ukrainiens) à ne plus appliquer le code du travail. Ovation des patrons européens qui ne saluent pas uniquement la combativité face à l’envahisseur russe…

Derrière la future reconstruction, se cache déjà une rivalité entre l’UE et les Etats-Unis comme on a pu le voir le mardi 13 décembre à Paris lors de la conférence sur la reconstruction en Ukraine. En termes de soutien militaire, l’Europe pâlit et s’incline devant les Etats-Unis. Mais avec l’accord d’association, l’Union européenne a un temps d’avance.

Mercredi 21 décembre, le siège de l’OTAN à Bruxelles, en Belgique, s’est joint à d’autres monuments internationaux et a éteint les lumières à 20 heures, heure locale, en solidarité avec l’Ukraine

Aider l’Ukraine à bâtir la paix veut AUSSI dire se partager le marché ukrainien. De nombreuses firmes américaines ont déjà signé des accords (dont Monsanto) sur l’acquisition de terres agricoles, Nestlé vient de passer un accord sur une usine de production dans l’Ouest de l’Ukraine…etc. Les discussions vont bon train avec des centaines d’entreprises pour discuter d’investissements dans les infrastructures, la technologie et le digital, la santé, l’énergie et l’agroalimentaire. Que dit l’Elysée: „il s’agit d’une guerre sur le continent européen, donc il est aussi normal que l’Europe prenne sa part…”. Et ajoute: „l’idée n’est pas de se partager le marché ukrainien en parts plus ou moins égales entre l’Europe et les Etats-Unis. Les besoins sont et vont être tellement massifs qu’il faut que chacun puisse se mobiliser à la hauteur de ses capacités …

Les entreprises françaises dans les secteurs de l’énergie et de l’agroalimentaire espèrent d’ores et déjà décrocher des contrats pour plusieurs dizaines de milliards de dollars (soutenues par des garanties financières de l’État français). Des contrats ont déjà été signés pour rebâtir des voies de chemins de fer et 25 ponts mobiles.

Mais les Américains ont aussi un intérêt majeur en Ukraine au plan militaire. Ils veulent renforcer leur rôle de leader de facto de l’Ouest.

En creux, c’est donc le retour d’une lutte d’influence qui se joue entre le Vieux continent et l’Oncle Sam. Chacun joue sa partition. Militaire pour les Américains, économique pour l’UE. L’Ukraine devra choisir…on l’y aidera sans nul doute du côté de Washington. La plus grande ruse du diable est de faire croire qu’il n’existe pas, dit-on ! La guerre économique entre amis est un tabou qui a sauté depuis longtemps. Normalement les États se dotent des outils pour conjuguer leur puissance économique à leur volonté politique. C’est le cas des États-Unis, de la Russie et de la Chine bien sûr. Pas l’Europe de Jean Monnet, meilleure alliée des Etats-Unis, dont le traité constitutif apparaît comme le remboursement du plan Marshall sous les traits d’une vassalisation heureuse et librement consentie, sans indignations même occasionnelles (espionnage américain, application extraterritoriale du droit américain, amendes salées aux entreprises prises en faute…aucune réaction ou presque, même la rupture du contrat du siècle (livraison de sous-marins à l’Australie)  a été oubliée après de vagues excuses  de Joe Biden).

La morale de l’histoire : les libéraux se trompent en pensant que les marchés libéreraient des pulsions mauvaises. Le patriotisme économique considéré comme franchement ringard en France est pourtant pratiqué au jour le jour par tous les grands de ce monde : primauté à la défense et à la promotion de leurs intérêts propres.

Je crains que dans ce contexte la souveraineté européenne ne soit qu’un leurre, une illusion. Pourquoi ? parce que l’Europe ne compte ni État, ni peuple qui nourrisse une volonté sincère d’émancipation de la tutelle américaine.

Un journaliste américain, Eamon McKinney a écrit en août 2002 un article intitulé Le pillage programmé de l’Ukraine dans lequel il décrit la compétition des différents „vautours” occidentaux autour des dépouilles de l’Ukraine. Les pouvoirs financiers occidentaux s’apprêtent à profiter de toutes ces dévastations et vont se répartir ce qui va rester de la carcasse ukrainienne réduite en cendres par des bombardements russes qui auraient pu et dû s’arrêter il y a longtemps déjà si Boris Johnson et les USA n’avaient pas promis la victoire à Zelenski en pleine négociation de paix à Istamboul à fin mars 2022. Au lieu de cela, la même thérapie de choc que la Russie a subie à la chute de l’URSS sera appliquée à l’Ukraine : privatisation des biens de l’État, réforme des lois du travail, réforme agraire, vente des terres agricoles et d’autres biens industriels aux investisseurs étrangers. Autrement dit le viol de l’Ukraine et l’imposition d’un État sous la coupe d’entreprises soutenues ou dirigées par l’Occident.

A Berlin, en 1945, alors que les troupes russes et américaines se rapprochaient, une plaisanterie faisait le tour de la population: „Profitez de la guerre, car la paix va être terrible !” Espérons que l’Ukraine puisse échapper à tout cela !

De toutes les manières, les bénéfices que les États-Unis et l’Europe vont engranger en Ukraine de par leurs investissements dépasseront de loin les coûts du soutien consentis jusqu’ici. D’où l’urgence à initier des négociations de paix sur des bases „raisonnables”  des deux côtés.

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